1898-1899 : la langouste rouge à Camaret

La langouste rouge vit principalement sur les fonds rocheux. La mer d’Iroise, avec ses récifs et ses fonds accidentés, lui offre un habitat favorable.
À la fin du XIXe siècle, sa pêche prend une importance croissante à Camaret. D’abord pratiquée à proximité des côtes, elle conduit progressivement les pêcheurs vers des zones de plus en plus éloignées. En 1898 la découverte du plateau de Rochebonne ouvre une nouvelle étape.
La pêche en mer d’Iroise

La langouste rouge attire les pêcheurs des ports de la pointe du Finistère : Camaret, Audierne, Sein, Douarnenez, Le Conquet et, plus tard, des marins venus d’autres ports bretons.
Au cours des années 1880 cette pêche se développe. La commercialisation des crustacés s’améliore, tandis que la pêche à la sardine reste très irrégulière : abondante certaines années, elle peut presque disparaître l’année suivante.
Camaret bénéficie également d’une situation favorable. Son port reçoit peu d’eau douce, ce qui facilite la conservation des crustacés vivants. La langouste supporte en effet mal les eaux saumâtres.
La pêche reste alors côtière. Les bateaux s’éloignent peu et rentrent généralement chaque soir dans un port.
Les langoustiers utilisent les mêmes chaloupes que les sardiniers, mais leur espace de travail est aménagé pour la pêche au casier.
Les langoustes conservées dans les viviers de Camaret
Une fois débarquées, les langoustes sont achetées par les mareyeurs et conservées vivantes dans des viviers flottants installés dans le port.
Elles sont ensuite expédiées, notamment par Brest, vers les grandes villes.
Le prix varie selon les arrivages. Il peut chuter brutalement lorsque les caboteurs à vivier reviennent d’Espagne avec plusieurs milliers de langoustes et de homards.
En avril 1888 le journal Le Finistère signale ainsi l’arrivée presque simultanée à Camaret de quatre navires : Notre-Dame-de-Bon-Secours, La Louise, Don-de-Dieu et Séréna. Ils rapportent chacun entre 1 500 et 2 000 langoustes ou homards.
En quelques jours, 7 000 à 8 000 crustacés doivent être expédiés vers les marchés français.
Voir aussi : « 1880-1914 : les caboteurs à vivier de Camaret et les langoustes d’Espagne ».
L’Iroise ne suffit plus
À mesure que la pêche se développe, les équipages doivent aller chercher la langouste de plus en plus loin.
En mai 1896 Le Finistère décrit déjà cette évolution. Les différences de gains entre les bateaux sont considérables : certains marins ne reçoivent que 12 francs pour leur part de pêche, tandis que d’autres gagnent 70 à 80 francs.
Le journal constate surtout que les meilleurs résultats sont obtenus par ceux qui s’éloignent davantage des côtes. Il cite notamment les marées de Beg-Meil comme une destination devenue habituelle pour les pêcheurs de Camaret.
Les fonds proches de l’Iroise et de la chaussée de Sein ne suffisent plus. Les bateaux les plus solides descendent au-delà du Raz de Sein et de la baie d’Audierne pour rechercher de nouveaux secteurs autour des Glénan, de Groix, puis de Belle-Île.
La pêche jusque-là essentiellement côtière commence à devenir une véritable pêche de campagne.
1898 : Toussaint Le Garrec découvre Rochebonne
Toussaint Le Garrec est un patron langoustier entreprenant.
En mars 1898 il fait lancer à Camaret son nouveau bateau, le Marcel Éléonore, un sloop ponté à vivier conçu pour des campagnes plus lointaines.
Le Garrec apprend qu’un pêcheur de l’île de Sein nommé Milliner rapporte d’importantes quantités de langoustes sans révéler l’endroit où il travaille.
Il décide de le suivre discrètement.
La première tentative conduit les deux bateaux jusqu’à Belle-Île, où Le Garrec perd la trace du Sénan.
À la marée suivante, il recommence. Cette fois la route se poursuit bien au-delà de Belle-Île et même de l’île d’Yeu, jusqu’au plateau de Rochebonne.

Les langoustes y sont abondantes et Toussaint Le Garrec ne tarde pas à remplir son vivier.
Afin d’éviter de perdre du temps en longs retours jusqu’à Camaret, Le Garrec vend directement sa pêche au Croisic.
Il travaille ainsi pendant l’été et obtient d’excellents résultats, tout en restant semble-t-il assez discret sur son nouveau lieu de pêche pendant la première année.
La nouvelle finit néanmoins par parvenir à Camaret. Rochebonne apparaît bientôt comme un nouveau territoire plein de promesses.
Des résultats spectaculaires
L’année suivante, les résultats de Toussaint Le Garrec sont publiés dans L’Union Agricole et Maritime.
D’après le journal, entre le 1er avril et le 1er octobre 1899 il aurait vendu pour 17 000 francs de langoustes. Chaque membre de son équipage aurait reçu une part de 3 000 francs.
De tels gains ne pouvaient qu’attirer l’attention des autres patrons camarétois.
La course vers Rochebonne était lancée.
1899 : Camaret renouvelle sa flottille de langoustiers
Pendant l’année 1898 plusieurs pêcheurs camarétois, encouragés par les résultats obtenus par Toussaint Le Garrec, investissent dans de nouveaux bateaux construits dans les chantiers locaux.
Ces langoustiers sont principalement des sloops à vivier de 9 à 11 mètres, jaugeant une dizaine de tonneaux.
Contrairement à beaucoup de chaloupes utilisées jusque-là, ils sont pontés. Cette protection devient indispensable pour affronter la haute mer et permettre aux équipages de passer plusieurs jours à bord.
Au début de l’année 1899 les chantiers travaillent pour achever les bateaux avant le départ de la campagne.
Environ vingt unités quittent Camaret pour Rochebonne. Parmi elles figurent neuf sloops récemment construits :
- C894 L’Oiseau des Mers pour Joseph Morvan
C896 L’Aventurier Pour Pierre Douguet
C901 l’Explorateur Pour Douguet (un autre Douguet)
C902 La Mouette Un nouveau bateau pour Toussaint le Garrec.
C903 Deux Frères Construit par Pierre Boënnec, patron Alain Cornec
C904 Réséda Construit chez Belbéoch à Morgat pour François Kerdreux
C905 L’Asile-du-Pêcheur Construit chez Keraudren pour Pierre Bruteller
C906 L’Aigle Commandé par Auguste Goyat
C907 Fleur d’Eté Pour Bossard
De la chaloupe au sloop
Cette nouvelle pêche entraîne également une transformation des bateaux.
Jusqu’à la fin des années 1890, sardiniers et langoustiers utilisent principalement les mêmes chaloupes. C’est surtout leur équipement qui diffère selon le métier pratiqué.
La chaloupe est rapide sous voiles, mais son gréement à deux mâts est peu pratique pour la pêche au casier. Il faut manœuvrer fréquemment, virer pour rejoindre les bouées et mettre ou relever les casiers, parfois à proximité de fonds rocheux difficiles.

Vers 1895 apparaissent à Camaret quelques sloops de pêche. Le sloop possède un seul mât, ce qui libère davantage l’espace de travail et simplifie les manœuvres.
Le Coq du Village (C 720), long d’environ 9 mètres et jaugeant 9 tonneaux, est l’un des premiers. Il n’est pas ponté.
Notre-Dame-des-Flots (C 724), de 8,80 mètres pour 7,9 tonneaux, est également non ponté.
En 1898 d’autres bateaux sont construits pour des campagnes plus éloignées. Le Marcel Éléonore (C 861), destiné à Toussaint Le Garrec, est un sloop ponté à vivier. Le Clocher du Village (C 889) est également un sloop, mais non ponté.
Les deux types de bateaux pratiquent encore la pêche langoustière, mais le sloop va progressivement s’imposer.
Un nouveau métier exige de nouveaux bateaux
Tous les pêcheurs qui partent pour Rochebonne ne disposent cependant pas d’un sloop neuf et ponté.
Certains utilisent encore des bateaux plus anciens, non pontés ou seulement demi-pontés. Ils doivent pourtant parcourir environ 180 milles nautiques pour rejoindre les nouveaux lieux de pêche.
Ces unités conçues pour travailler en mer d’Iroise sont mal adaptées à de telles campagnes.
Il faut désormais pouvoir affronter plusieurs jours de mauvais temps, dormir et manger à bord, transporter les appâts ainsi qu’un grand nombre de casiers, d’orins et de bouées, puis conserver la pêche pendant le voyage.
L’orin est le cordage reliant les engins de pêche, notamment les casiers, à leur bouée de repérage en surface.
Le métier change. Le bateau doit changer avec lui.
Le plateau de Rochebonne attire fortement les pêcheurs camarétois pendant environ trois ans. Lorsque les captures diminuent à leur tour, les patrons cherchent encore de nouveaux fonds.
En 1902 une nouvelle étape commence : les langoustiers de Camaret mettent le cap sur les côtes anglaises.