Les bateaux de Camaret

1987-1990 : fin de la pêche à la langouste rose à Camaret

L’accord de pêche de 1987

Le 1er juillet 1987, un accord de pêche entre la Communauté économique européenne et la Mauritanie entre en vigueur. Attendu depuis 1979, il doit offrir un cadre plus stable aux langoustiers bretons travaillant sur le Banc d’Arguin.

Dans un premier temps, l’accord est bien accueilli par les pêcheurs et les armateurs de Camaret et de Douarnenez. Pourtant, l’arrivée de nouveaux navires sur les lieux de pêche et l’utilisation persistante des filets vont rapidement bouleverser un équilibre déjà fragile et proqer la fin de la pêche à la langouste rose à Camaret.

L’accord est conclu pour trois ans et peut être renouvelé. Il remplace les différents arrangements conclus jusque-là entre les armateurs français et les autorités mauritaniennes.

Ses principales dispositions sont les suivantes :

  • le prix des licences est allégé grâce à une compensation versée par la CEE ;
  • chaque navire doit embarquer 35 % de marins mauritaniens, soit généralement trois matelots ;
  • les captures doivent être déclarées ;
  • le nombre de navires autorisés à pêcher la langouste rose est limité par un quota mensuel de 3 500 tonneaux de jauge brute. (Le tonneau de jauge brute, ou tjb, est une ancienne unité administrative servant à mesurer le volume intérieur d’un navire et non son poids).

Sur les 3 500 tjb autorisés chaque mois, 2 627 sont attribués aux Français et 873 aux Portugais. Le quota français représente environ dix ou onze langoustiers de la taille de l’Armorique. La part portugaise permet d’accueillir sept ou huit navires d’une centaine de tonneaux.

Armorique en mer– On peut constater que le bateau, en route vers les lieux de pêche, emporte un grand nombre de casiers (Photo Bertrand Palud)

De nouveaux projets d’investissement

La stabilité apportée par l’accord encourage les armateurs à envisager l’avenir avec davantage de confiance.

En juin 1987, Dhellemmes rachète France-Langouste, qui possède les cinq langoustiers douarnenistes, et prévoit la construction de nouveaux bateaux. À la même époque, le mareyeur Furic investit dans le Portzic et devient majoritaire dans son armement.

Mais cette confiance est de courte durée. L’accord augmente fortement le nombre de bateaux autorisés à exploiter la langouste rose sur le Banc d’Arguin.

Pourquoi des bateaux portugais ?

Depuis 1984, le Portugal bénéficie d’un accord avec la Mauritanie pour la pêche au chalut et au filet. En 1987, les navires portugais perdent leurs droits pour la pêche démersale, c’est-à-dire la pêche des espèces vivant près du fond.

En compensation, la CEE leur attribue une partie des licences destinées à la pêche à la langouste rose. Ces licences prévoient normalement l’utilisation de casiers.

La plupart des bateaux portugais concernés étant des fileyeurs, ils obtiennent toutefois une dérogation d’un an pour continuer à utiliser leurs filets maillants avant de se convertir à la pêche aux casiers.

Cette dérogation va être à l’origine de graves difficultés.

Une cohabitation impossible

Les tensions apparaissent rapidement entre les pêcheurs finistériens et portugais.

Les langoustiers bretons travaillent avec des filières de casiers posées sur les fonds. Les fileyeurs portugais déploient, quant à eux, plusieurs kilomètres de filets sur les mêmes zones. Les deux méthodes de pêche sont difficilement compatibles : les filets s’emmêlent dans les casiers et une partie du matériel est arrachée ou détruite.

La cohabitation devient de plus en plus conflictuelle. De part et d’autre, des engins de pêche sont perdus ou volontairement endommagés.

En juillet 1988, la dérogation accordée aux fileyeurs portugais prend fin. Ils devraient alors abandonner les filets pour utiliser des casiers, conformément à l’accord.

Pourtant, ils continuent à pêcher au filet. Ils se trouvent dès lors en infraction, mais aucun organisme ne parvient à faire respecter les règles. Les autorités mauritaniennes laissent faire et la CEE ne dispose pas du pouvoir nécessaire pour intervenir directement dans les eaux mauritaniennes.

La pression de pêche devient excessive

Depuis une vingtaine d’années, le nombre de langoustiers français exploitant le Banc d’Arguin était relativement stable : cinq bateaux de Camaret et cinq de Douarnenez.

Ce nombre limité, associé à l’utilisation principalement des casiers, avait permis une lente reconstitution du stock de langoustes roses après la crise de la fin des années 1960.

À partir de 1987, la situation change brutalement. Entre vingt et vingt-cinq bateaux fréquentent désormais les mêmes lieux de pêche :

  • les dix langoustiers finistériens ;
  • sept ou huit fileyeurs portugais ;
  • plusieurs navires sous pavillon mauritanien, dont le Sainte-Marine, ancien langoustier camarétois ;
  • des navires pêchant sans autorisation.

Cette concentration est beaucoup trop importante pour une ressource qui a déjà montré sa fragilité.

Les dégâts causés par les filets

Contrairement aux casiers, les filets ne permettent pas de sélectionner les prises. Ils capturent aussi bien les grosses langoustes reproductrices que les plus jeunes.

Le télégramme du 14 octobre 1988

Les crustacés remontés dans les filets sont souvent blessés. Certains sont écrasés ou mutilés et ne peuvent plus être conservés vivants dans les viviers.

De nombreux filets sont également perdus dans les fonds rocheux et accidentés du Banc d’Arguin. Fabriqués dans des matières imputrescibles, ils peuvent continuer à capturer des langoustes longtemps après avoir été abandonnés. Ce phénomène est aujourd’hui parfois appelé « pêche fantôme ».

La multiplication des navires et l’utilisation des filets entraînent une nouvelle surexploitation des fonds.

Un effondrement rapide des débarquements

Les quantités cumulées de langoustes débarquées à Camaret et à Douarnenez diminuent fortement :

  • 1986-1987 : 882 tonnes ;
  • 1987-1988 : 638 tonnes ;
  • 1988-1989 : 317 tonnes.

En seulement deux campagnes, les débarquements sont presque divisés par trois.

Cette chute brutale inquiète les armateurs. Les investissements envisagés après la signature de l’accord sont remis en question, tandis que la rentabilité des navires devient de plus en plus incertaine.

1989 : France-Langouste abandonne la pêche à la langouste rose

France-Langouste possède alors cinq langoustiers basés à Douarnenez.

Le Joliot-Curie est désarmé en 1988 en raison de sa vétusté. Il sert ensuite de cible à la Marine nationale et est coulé.

En 1989, le Rio del Oro puis l’Iroise sont vendus à la société franco-marocaine Sud-Langouste, qui pratique la pêche à la langouste verte.

En août 1989, France-Langouste décide de ne pas renouveler les licences de ses deux derniers navires, Notre-Dame-de-Rocamadour et le Claire-Jeanne.

À partir de cette date, les cinq langoustiers de Camaret représentent à eux seuls la totalité de la flotte française pratiquant encore la pêche à la langouste rose.

Les Camarétois poursuivent une dernière campagne

Contrairement à France-Langouste, l’armement Kuhn et les armements du Castel-Dinn et du Portzic renouvellent leurs licences pour la campagne 1989-1990.

À la fin de l’été 1989, les cinq langoustiers camarétois reprennent la route du Banc d’Arguin.

Malgré l’interdiction de la pêche au filet et les rappels de la CEE, les fileyeurs portugais sont toujours présents. Certains déploient jusqu’à trente kilomètres de filets. Les pêcheurs camarétois dénoncent alors le non-respect des accords et l’absence de contrôle de la part des autorités mauritaniennes.

La concurrence pour les dernières zones encore productives devient très forte. Les filets recouvrent les fonds où les langoustes avaient trouvé refuge et capturent aussi bien les reproducteurs que les juvéniles.

La ressource se raréfie rapidement.

Le Castel-Dinn et le Portzic hésitent à repartir

À la mi-décembre 1989, le Castel-Dinn et le Portzic rentrent à Camaret après leur premier voyage de la campagne.

Le Castel-Dinn rapporte 10 tonnes de crustacés et le Portzic seulement 8 tonnes. Ces résultats sont insuffisants pour assurer une bonne rentabilité.

Les équipages hésitent à reprendre la mer. La faiblesse des prises et les conditions de travail face aux fileyeurs portugais leur font craindre la disparition prochaine du métier.

Après un mois passé à Camaret, les deux bateaux repartent néanmoins à la mi-janvier 1990. Les marins sont alors convaincus qu’il s’agit probablement de leur dernière campagne en Mauritanie.

L’armement Kuhn renonce à son tour

À la fin du mois de janvier 1990, les trois langoustiers de l’armement Kuhn rentrent à Camaret après quatre mois de mer.

Leur pêche ne représente qu’environ un tiers des quantités débarquées les années précédentes à la même époque. Pour les armateurs et les équipages, le constat est sans appel : la pêche à la langouste rose sur le Banc d’Arguin n’est plus rentable.

L’armement Kuhn décide alors de cesser cette activité.

Au mois de février, le Castel-Dinn et le Portzic, à peine revenus sur les lieux de pêche, écourtent à leur tour leur campagne et mettent le cap sur Camaret.

Pour les cinq derniers langoustiers camarétois, le métier est terminé.

La fin d’une époque

Deux années de cohabitation désordonnée avec les fileyeurs portugais auront suffi à provoquer un effondrement des prises sur le Banc d’Arguin.

L’accord de 1987, pourtant porteur d’espoir, n’a pas permis de protéger durablement la ressource. L’augmentation du nombre de navires, l’emploi persistant de moyens de pêche interdits et l’absence de contrôles efficaces ont eu raison d’un stock déjà fragilisé.

La pêche à la langouste rose, qui avait fait la renommée de Camaret et de Douarnenez pendant plus de trente ans, prend fin au début de l’année 1990.

Une catastrophe économique pour Camaret

L’arrêt de la pêche concerne les cinq derniers équipages, soit environ cinquante marins.

Certains sont en âge de prendre leur retraite. Les autres doivent changer de métier. Plusieurs s’orientent vers la pêche au chalut dans différents ports du Finistère, vers la petite pêche côtière ou vers la marine de commerce.

La langouste rose représente alors environ 70 % de la valeur des produits débarqués à Camaret. Sa disparition touche donc l’ensemble des activités liées au port.

Les chantiers de construction et de réparation navale perdent une partie importante de leur travail. Les mécaniciens, les électriciens, les frigoristes et les autres entreprises au service des navires sont également touchés.

La Marée Camarétoise, créée en 1965 et spécialisée dans le commerce des crustacés, dispose de 42 bassins à terre pour conserver les langoustes vivantes. Privée de son activité principale, elle cesse son exploitation dès le mois de mars 1990.

Que sont devenus les cinq derniers langoustiers ?

En décembre 1990, l’Équateur est racheté par les frères Lucas, du Conquet.
Transformé en fileyeur, et parfois utilisé pour la pêche au thon, il travaille en mer d’Iroise. En novembre 1994, il fait naufrage aux Pierres Noires.
Le Portzic: D’abord été acheté en 1994 par un armateur anglais qui l’a conduit à Grimsby. Revendu par la suite à un français, il a navigué de l’Afrique au Brésil puis en Afrique du Sud. Il a pratiqué la pêche à Sainte-Héléne avant d’être volontairement coulé près de cette île.
Le Castel-Dinn est transformé en crabier et exploité de 1990 à 1998 par son nouveau patron-armateur, Jean Kerdreux. Il pêche principalement le tourteau au large de la Bretagne. Sa carcasse est toujours visible devant la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, à Camaret.
Le Saint Rioc fut vendu au « Cap Vert » où son dernier patron, Gilbert Taniou, le livra en 1991.

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L’Armorique est d’abord vendu à un Américain qui souhaite le transformer en bateau de plaisance. Il rejoint ensuite Madagascar, où il est utilisé pour le cabotage. En 1995, il se trouve à Longoni, à Mayotte. Il aurait chaviré et coulé en 1997

Sources

Presse : Le Marin, France Pêche, La Pêche maritime, France Écopêche, Ouest-France et Le Télégramme.

Françoise Pencalet-Kerivel, Histoire de la pêche langoustière.

Archives des Affaires maritimes.

Témoignages de Jo Palud, Bertrand Palud, Daniel Binet, Jos Drévillon, José Trétout et Jean-Yves Sévellec.