Les bateaux de Camaret

1955-1956 : Ma Petite Folie ouvre la voie à la pêche de la langouste rose à Camaret

1955-1956 : Ma Petite Folie ouvre la voie à la pêche de la langouste rose à Camaret

Au printemps 1955 un nouveau langoustier arrive à Camaret. Avec ses 29 mètres, Ma Petite Folie est alors le plus grand bateau du port.

Construit aux Sables-d’Olonne par le chantier Chauffeteau, il s’inspire des grands langoustiers de Douarnenez. Louis Callec, son armateur et futur patron, a cependant tenu à confier une partie des finitions aux entreprises camarétoises.

Le navire a d’abord été conçu pour pêcher la langouste verte sur les côtes africaines. Il possède deux annexes motorisées et embarque un important stock de filets. Deux marins douarnenistes expérimentés doivent apprendre à l’équipage camarétois les techniques particulières de cette pêche.

Louis Callec poursuit cependant un second objectif : trouver la langouste rose. Des chalutiers signalent sa présence au large de la Mauritanie, sur des fonds proches de 100 mètres. Cette espèce reste encore mal connue et personne ne sait si elle peut être exploitée de façon rentable.

Spécialiste de la pêche au casier, Louis Callec en embarque une centaine ainsi qu’une tonne de grondins salés destinés à servir d’appâts. Il espère ainsi ouvrir une nouvelle voie aux pêcheurs de Camaret.

Merci à Henri Kerisit pour cette belle représentation du premier langoustier mauritanien camaretois: « Ma Petite Folie »

Premier voyage : entre langouste verte et langouste rose

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Le 25 avril 1955 Ma Petite Folie quitte Camaret pour sa première campagne.

Louis Callec commence par rechercher la langouste rose au nord-ouest du cap Blanc. Après deux jours sans résultat, il rejoint les zones de pêche à la langouste verte le long des côtes du Rio de Oro.

Les débuts sont difficiles : seulement 500 kilos sont capturés en dix jours.

Un message radio du chalutier marocain El Mabrouk lui indique alors une zone qui pourrait être favorable à la langouste rose. Ma Petite Folie s’y rend et mouille ses casiers sur des fonds d’environ 100 mètres.

Les premières prises sont très faibles : aucune langouste le premier jour et seulement deux le lendemain. La pêche s’améliore ensuite. En une dizaine de jours, l’équipage remonte trois tonnes de langoustes roses.

La maladie d’un marin oblige toutefois le navire à rejoindre Port-Étienne, aujourd’hui Nouadhibou. Après huit jours d’interruption, Ma Petite Folie revient sur les lieux de pêche. L’équipage met plusieurs jours à retrouver la zone, puis embarque trois nouvelles tonnes de langoustes roses.

Le mauvais temps interrompt encore le travail. Louis Callec retourne alors au cap Blanc pour pêcher la langouste verte. Sa commercialisation étant déjà bien établie, elle doit assurer la rentabilité du voyage. En deux semaines, 4,5 tonnes sont placées dans le vivier.

Le vivier est un compartiment aménagé dans la coque et alimenté en eau de mer, dans lequel les langoustes sont conservées vivantes pendant la campagne et le voyage de retour.

Une découverte prometteuse, mais fragile

A bord de « Ma Petite Folie ». A la pêche aux langoustes vertes la réparation des filets prend une grande partie du temps libre. Au premier plan une boite de ramendage qui servait à ranger les aiguilles (navettes), le fil et la cire pour faire glisser le fil. (Coll privée)

Le retour vers la Bretagne est particulièrement difficile. Au sud des Canaries, Ma Petite Folie rencontre des vents contraires et une mer forte. Les langoustes roses supportent mal les mouvements du navire et meurent en grand nombre.

Le bateau rentre à Camaret le 21 juillet après une campagne de 90 jours. L’équipage débarque 3,1 tonnes de langoustes roses et 5 tonnes de langoustes vertes. Environ 5 tonnes de roses auraient été perdues pendant le retour.

Malgré cette forte mortalité, Louis Callec a démontré que la langouste rose peut être capturée au casier comme la langouste rouge.

Deux difficultés restent cependant à résoudre. La première concerne la conservation des crustacés dans le vivier. La seconde est commerciale : avec un poids moyen proche de deux kilos, les langoustes roses sont beaucoup plus grosses que celles habituellement recherchées par la clientèle.

« Ma petite Folie » vers 1956 au mouillage prés de la côte du Cap Blanc.

Deuxième voyage : comprendre les pertes

Le 11 août 1955 Ma Petite Folie repart pour une deuxième campagne.

Après une escale à Port-Étienne, le navire gagne l’ouest du Banc d’Arguin. Ses 175 casiers sont mouillés sur des fonds d’environ 100 mètres, mais les premiers résultats sont décevants.

Le bateau revient à Port-Étienne pour faire réparer son sondeur et embarquer un représentant de l’Institut scientifique et technique des pêches maritimes, l’ISTPM.

La pêche reprend au début du mois de septembre. En sept jours, 2,9 tonnes de langoustes roses sont capturées.

Une forte mortalité apparaît cependant dans le vivier. Louis Callec renonce à poursuivre l’expérience et retourne au cap Blanc afin de compléter son chargement avec des langoustes vertes.

Le 3 novembre Ma Petite Folie rentre à Camaret avec 10 tonnes de langoustes vertes, vendues 660 francs le kilo. Toutes les langoustes roses ont péri.

Les observations de l’ISTPM permettent de mieux comprendre cet échec. Les langoustes roses vivent dans une eau profonde dont la température est proche de 15 °C. Lorsqu’elles remontent dans le vivier, elles se retrouvent dans une eau de surface pouvant atteindre 28 °C.

Cette différence brutale de température les affaiblit et provoque une forte mortalité.

La langouste verte a donc une nouvelle fois sauvé la campagne, tandis que l’expérience menée sur la rose apporte un enseignement essentiel : il faut privilégier la saison où les eaux de surface sont plus fraîches.

Troisième voyage : la première réussite

Louis Callec ne renonce pas. Le 20 décembre 1955 Ma Petite Folie entreprend son troisième voyage, cette fois en pleine saison fraîche.

Après plusieurs escales, le langoustier arrive à Port-Étienne où il rencontre La Tramontane, un bateau de Douarnenez venu lui aussi expérimenter la pêche à la langouste rose.

Plus au sud, les 175 casiers sont mouillés sur des fonds de 80 à 100 mètres. En seize jours, l’équipage capture 12,4 tonnes de langoustes roses.

Elles sont abondantes, mais toujours très grosses, avec un poids moyen proche de deux kilos.

Le bateau prend alors directement la route de la France sans chercher à compléter son chargement avec des langoustes vertes. Pour la première fois, il est équipé d’un scaphandre permettant à un marin de descendre dans le vivier afin de surveiller la cargaison et de retirer les crustacés morts.

Le voyage de retour est encore marqué par le mauvais temps et environ 600 langoustes sont perdues.

Le 13 février 1956 Ma Petite Folie débarque néanmoins 10,76 tonnes de langoustes roses à Camaret.

Le voyage reste peu rentable, mais la réussite technique est importante. Louis Callec et son équipage ont prouvé qu’il est possible de pêcher la langouste rose au casier et de la transporter vivante jusqu’en Bretagne. La Tramontane réussit également sa campagne.

Quatrième voyage : rechercher des langoustes plus petites

Après seulement quinze jours d’escale, Ma Petite Folie reprend la mer le 28 février 1956.

Le principal problème n’est plus seulement la conservation. Il faut désormais trouver des langoustes plus petites, idéalement d’un poids inférieur à un kilo, afin de mieux répondre aux attentes du marché.

Après avoir recueilli les conseils des scientifiques de l’ISTPM et de plusieurs patrons de chalutiers, Louis Callec commence ses recherches à la mi-mars.

La pêche est bonne, mais les langoustes dépassent encore souvent deux kilos. Une partie des prises doit être rejetée à la mer.

Le 1er avril, le message attendu par les familles est transmis par Le Conquet Radio :

« Ma Petite Folie, route France. »

Treize jours plus tard, le langoustier rentre à Camaret et débarque 12,3 tonnes de langoustes roses.

La campagne est réussie, mais sa rentabilité demeure limitée en raison de la taille des crustacés et des difficultés persistantes de commercialisation.

La disparition de Louis Callec

À la veille du cinquième départ de Ma Petite Folie, Louis Callec décède.

En quatre campagnes, il a transformé une idée encore incertaine en une véritable possibilité de pêche. Le premier voyage a montré que la langouste rose pouvait être capturée au casier. Les suivants ont permis de mieux comprendre les problèmes de conservation, notamment l’importance de la température et du renouvellement de l’eau dans le vivier.

Le lendemain de sa mort, La Belle Bretonne appareille pour son premier voyage en Mauritanie. Deux jours plus tard, Ma Petite Folie reprend elle aussi la mer sous le commandement d’Ambroise Drévillon.

Cinquième voyage : Ambroise Drévillon prend la relève

Le nouveau patron décide de pêcher la langouste rose avant l’arrivée des fortes chaleurs.

Sur des fonds de 100 à 150 mètres, l’équipage découvre de grandes quantités de langoustes plus petites. Pendant huit jours, environ deux tonnes sont capturées quotidiennement.

Lorsque le vivier est plein, la cargaison est estimée à 16 tonnes. Le bateau prend alors la route du Finistère, mais le retour est encore difficile.

Les vents contraires et la mer agitée font souffrir les crustacés. Chaque jour, l’équipage doit retirer du vivier une importante quantité de langoustes mortes.

Le 17 juin, après quarante jours de campagne, Ma Petite Folie rentre à Camaret avec 8,5 tonnes de langoustes roses. L’équipage estime en avoir perdu 7,5 tonnes pendant la traversée.

La ressource est désormais localisée et la technique de pêche mieux connue. Le transport des langoustes vivantes reste cependant le principal obstacle.

Une pêche encore expérimentale

Ces premières campagnes ont été réalisées avec un bateau qui n’avait pas été conçu pour la pêche à la langouste rose.

Ma Petite Folie était avant tout destiné à la langouste verte. Il ne possédait ni congélateur ni chalut. Au début, les casiers étaient mouillés par groupes de quatre sur un même orin et relevés à la main, faute de cabestan.

L’orin est le cordage reliant les casiers à leur bouée de repérage. Le cabestan est un appareil mécanique utilisé pour remonter les cordages et les engins de pêche.

La langouste verte constituait l’activité principale et la sécurité économique du bateau. Lorsque les essais sur la rose échouaient, l’équipage retournait au cap Blanc pour compléter son chargement.

Peu à peu, la langouste rose passe du statut d’expérience à celui de ressource exploitable.

Une nouvelle génération de langoustiers

Les armateurs camarétois comprennent rapidement l’importance de ces premières campagnes.

Dès 1955 un deuxième grand langoustier destiné aux côtes mauritaniennes, La Belle Bretonne, est mis en chantier à Camaret.

Monseigneur Landreau suit en 1957, puis deux autres navires en 1958 et quatre en 1959. Les pêcheurs de Douarnenez, notamment avec La Tramontane, se tournent eux aussi vers la langouste rose.

Les nouveaux bateaux profitent des enseignements tirés des campagnes de Ma Petite Folie et reçoivent progressivement des équipements mieux adaptés.

Les voyages de Ma Petite Folie marquent ainsi le passage entre deux époques : celle des langoustiers partis pêcher la langouste verte au cap Blanc et celle des futurs « mauritaniens », spécialisés dans la pêche à la langouste rose du Banc d’Arguin.