Les bateaux de Camaret

1902-1908 : les langoustiers de Camaret à la conquête des côtes anglaises

En 1902 les langoustiers camarétois fréquentent depuis trois ans le plateau de Rochebonne, au sud-ouest de l’île d’Yeu.

Présentés quelques années plus tôt comme presque inépuisables, ces fonds produisent déjà moins. Les pêcheurs commencent à se disperser à la recherche de nouveaux gisements.

C’est aussi le début d’une grave crise sardinière qui va toucher Camaret et de nombreux ports bretons pendant plusieurs années.

Dans ce contexte, un patron camarétois, Pierre Douguet, décide de chercher au nord, le long des côtes de Cornouailles anglaises.

1902 : Pierre Douguet, un précurseur

Pierre Douguet connaît déjà les campagnes lointaines. En 1899 il a fait construire un nouveau sloop langoustier et fait partie des pionniers partis exploiter Rochebonne.

Des capitaines au cabotage rencontrés à Camaret lui ont parlé de la richesse des côtes anglaises en crustacés. Selon eux, les pêcheurs locaux recherchent surtout le homard et s’intéressent moins à la langouste.

L’équipage du Well-Come, un caboteur anglais venant régulièrement à Sein acheter du homard, confirme ces renseignements.

Pierre Douguet possède alors L’Aventurier, un sloop ponté construit chez Keraudren. Le bateau mesure 11,62 mètres, jauge 15,44 tonneaux et dispose d’un vivier pouvant contenir environ 800 kilos de langoustes.

Un récit publié en 1936 par M. Lami raconte comment Douguet aurait décidé de tenter l’aventure.

Après avoir annoncé son projet à plusieurs patrons de Camaret sans réussir à les convaincre, il reprend d’abord la route de l’Espagne. Arrivé à Sein, il change d’avis, revient à Brest acheter les cartes nécessaires et met le cap sur les îles Scilly, appelées également Sorlingues.

Il mouille ses casiers dans les parages des Seven Stones.

En deux levées, il capture 96 langoustes et 32 homards.

Il rentre aussitôt et vend sa pêche à Port-Louis.

La nouvelle se répand à Camaret

À son retour, Pierre Douguet fait connaître ses résultats.

Les hésitations disparaissent rapidement. Au deuxième voyage, trois bateaux prennent la route de l’Angleterre. Au troisième, ils sont déjà dix-sept à mettre le cap sur les îles Scilly.

Les nouveaux fonds présentent un autre avantage : ils sont moins éloignés de Camaret que Rochebonne.

Il faut parcourir environ 120 milles nautiques au lieu de 180. Par bon vent, la traversée de la Manche peut se faire en une vingtaine d’heures.

Dès 1902 les campagnes commencent donc à s’organiser. En 1903 c’est la ruée vers les côtes de Cornouailles.

La pêche autour des Seven Stones

Le plateau des Seven Stones se trouve au nord-est des îles Scilly. Certaines roches arrivent à fleur d’eau.

C’est sur ces fonds que les premiers langoustiers camarétois commencent à travailler.

Les ports les plus proches leur offrent des abris lorsque la mer devient mauvaise : St Mary’s aux Scilly, St Ives, Penzance ou Newlyn.

Les langoustes et les homards y sont abondants, mais les conditions de pêche sont plus difficiles qu’à Rochebonne.

Une mer plus dure

Les côtes de Cornouailles sont exposées aux dépressions venant de l’Atlantique. Les coups de vent sont fréquents et la mer peut rapidement devenir dangereuse pour les petits sloops.

Les courants de marée sont également puissants, comme en mer d’Iroise.

Pendant les vives-eaux, les équipages ne peuvent souvent plus travailler. Ils relèvent alors leurs casiers et gagnent un port pour attendre quelques jours que les courants faiblissent.

Le trafic maritime constitue un autre danger. La navigation à vapeur se développe rapidement et les steamers qui traversent la Manche représentent une menace pour les petits voiliers, particulièrement par temps de brume.

Malgré ces difficultés, l’abondance de la langouste et du homard attire chaque année davantage de pêcheurs.

Trois sloops camarétois échoués à Newquay, probablement pendant une période de vives-eaux. Au premier plan, l’Hirondelle.

Des campagnes réglées par les marées

La saison de pêche commence généralement aux beaux jours et se poursuit de mai jusqu’en septembre ou octobre.

Les départs de Camaret sont organisés en fonction des marées. Les sloops quittent le port après les forts coefficients afin d’arriver sur les lieux lorsque les courants deviennent plus faibles.

Les campagnes peuvent durer quatre ou cinq semaines, correspondant à deux périodes de mortes-eaux, parfois davantage selon les résultats et la météo.

Selon le témoignage de M. Aflalo, expert britannique des pêches ayant visité le Vautour en 1903, un bateau de la flottille rentrait environ tous les deux jours à Camaret avec la pêche des autres.

Lorsque le mauvais temps ou les grandes marées interrompent le travail, les langoustiers se réfugient dans les ports anglais.

Toute la flottille peut alors se retrouver au mouillage à St Mary’s, St Ives, Penzance ou Newlyn.

Peu à peu, pêcheurs bretons et cornouaillais apprennent à se connaître. Ces relations entre les deux communautés seront plus tard racontées par John McWilliams dans A Century of Friendship.

Les premières réactions des pêcheurs anglais

L’arrivée des bateaux bretons ne se fait cependant pas sans inquiétude.

Dès 1902 les pêcheurs locaux voient arriver des langoustiers de Camaret et du Conquet, bientôt rejoints par ceux de Loguivy.

Ils craignent que leurs fonds à crustacés soient surexploités par cette nouvelle flottille venue de l’autre côté de la Manche.

La limite des eaux territoriales est alors fixée à trois milles marins et les gardes-pêche veillent à son respect.

La situation des Seven Stones pose d’abord problème. Il est finalement admis que ces roches à fleur d’eau ne constituent pas une terre permettant d’étendre la limite territoriale.

Les langoustiers français peuvent donc continuer à travailler sur ces fonds.

Les limites de pêche et les arraisonnements

La langouste est également abondante à l’intérieur de la limite des trois milles et la tentation est forte d’y pénétrer.

Certains langoustiers camarétois s’y aventurent et les arraisonnements deviennent réguliers.

Le scénario est souvent le même : un bateau surpris à l’intérieur des eaux anglaises est conduit au port et son patron rapidement jugé.

Pour sa défense, celui-ci invoque généralement les courants ayant déplacé ses engins ou la brume qui l’aurait empêché de connaître précisément sa position.

Les sanctions prennent la forme d’amendes et parfois de confiscations de la pêche ou des casiers.

Ces incidents n’empêchent toutefois pas le développement de bonnes relations entre les pêcheurs bretons et cornouaillais.

Les sloops camaretois dans aux Iles Scilly, au premier plan le Forban construit en 1903 (coll JMW)

Camaret devient un grand port langoustier

Le succès de la campagne de 1902 provoque une véritable vague de constructions.

En 1903 les chantiers camarétois lancent seize nouveaux sloops pontés, jaugeant entre 12 et 25 tonneaux.

Au même moment, la pêche sardinière traverse une crise sans précédent. La langouste prend donc une place de plus en plus importante dans l’activité du port.

En 1904 Camaret compte 75 langoustiers de toutes tailles et plus de 500 pêcheurs pratiquent cette activité.

Les zones fréquentées sont désormais nombreuses : les Cornouailles anglaises, Rochebonne, les abords de Belle-Île et la mer d’Iroise, de Sein à Ouessant, pour les bateaux côtiers.

Cette année-là, 230 tonnes de langoustes rouges sont débarquées à Camaret.

Pour la première fois, la production camarétoise dépasse celle d’Audierne.

Camaret devient alors le premier port langoustier de France.

Au premier plan les viviers flottants dans lesquels le mareyeurs stockaient les langoustes après les avoir achetées aux pêcheurs.

Une flottille qui grandit rapidement

La construction navale se poursuit.

En 1905 les chantiers lancent encore dix nouveaux sloops pontés de 15 à 20 tonneaux. Vingt autres suivent en 1906.

La production de langoustes double en deux ans et 1906 constitue une année record. La plus grande partie des débarquements provient désormais des côtes anglaises.

Le 10 avril 1905 La Dépêche décrit le départ de 70 langoustiers de Camaret vers les côtes anglaises, Rochebonne ou les parages de l’île de Sein.

La flottille représente environ 400 hommes.

Avant le départ, les quais connaissent une grande activité : casiers, matériel et provisions doivent être embarqués pour des campagnes pouvant durer plusieurs semaines.

Quelques sloops construits entre 1903 et 1906

Parmi les nombreux langoustiers construits durant cette période figurent notamment :

1907-1908 : les rendements diminuent

Cette croissance très rapide finit par peser sur la ressource.

En 1907 les fonds du sud de l’Angleterre commencent déjà à montrer des signes d’épuisement, tandis que le nombre de bateaux bretons continue d’augmenter.

En 1908 la baisse se confirme avec moins de 150 tonnes débarquées.

Il devient évident que les côtes anglaises ne peuvent suffire à l’ensemble de la nouvelle flottille.

De plus, cette pêche est essentiellement saisonnière et ne peut être pratiquée dans de bonnes conditions qu’à partir du printemps.

Les patrons commencent donc à regarder vers le sud, vers l’Espagne et le Portugal, où un climat plus doux permettrait de prolonger les campagnes.

L’Espagne et le Portugal attirent déjà les pêcheurs

Ces côtes sont bien connues des Camarétois.

Depuis une trentaine d’années, des caboteurs appartenant aux mareyeurs de Camaret vont y acheter des langoustes qu’ils transportent vivantes jusqu’en Bretagne.

Dès 1905 Pierre Douguet, François Douguet et Pierre Le Garrec tentent une première campagne avec trois bateaux.

En Espagne, la limite des eaux territoriales fixée à six milles les oblige à travailler sur des fonds trop importants.

Au Portugal, où la limite est de trois milles, ils trouvent de la langouste, mais sont très mal accueillis par les pêcheurs locaux.

La tentative échoue.

Les patrons camarétois comprennent également que leurs sloops d’une vingtaine de tonneaux sont trop petits pour des campagnes aussi lointaines.

Une nouvelle évolution devient nécessaire.

Le futur bateau de la pêche lointaine sera plus grand et plus robuste : le dundee, navire à deux mâts qui va bientôt prendre une place essentielle dans l’histoire langoustière de Camaret.