De la Mauritanie aux côtes brésiliennes
Au début des années 1960 la pêche devient plus difficile sur le Banc d’Arguin. Les armateurs douarnenistes cherchent alors de nouveaux fonds et portent leur attention de l’autre côté de l’Atlantique, le long des côtes brésiliennes.
Cette initiative provoque une succession d’arraisonnements et un conflit diplomatique entre la France et le Brésil, bientôt surnommé la « guerre de la langouste ».
L’arraisonnement est l’interception d’un navire en mer par les autorités, généralement afin de contrôler ses papiers, sa cargaison ou son activité.
1961 : les premiers langoustiers français au Brésil
Depuis plusieurs années, les professionnels de la pêche demandent l’aide des pouvoirs publics pour financer la prospection de nouvelles zones. Faute de réponse, producteurs, armateurs et mareyeurs décident de s’organiser eux-mêmes.
Au début de l’année 1961 une délégation d’armateurs et de mareyeurs douarnenistes se rend à Recife afin de négocier les conditions d’une première campagne.
Reçue par l’amiral commandant le secteur maritime de Recife, elle obtient verbalement l’autorisation de faire pêcher trois langoustiers à titre expérimental. Un fonctionnaire brésilien doit être embarqué à bord de chacun d’eux.
Dès la fin du mois de février, quatre langoustiers douarnenistes prennent pourtant la direction du Brésil. Parmi eux figurent le Lonk-Aël, commandé par Jean Chorlay, et le Gotte, commandé par Eugène Quéré.
Après environ un mois de navigation et une escale à Dakar pour embarquer du carburant, les bateaux arrivent à Recife. L’autorisation n’ayant été prévue que pour trois navires, la présence du quatrième surprend les autorités et provoque une vive réaction des pêcheurs locaux.

Une première campagne difficile
Les langoustiers français commencent leur campagne au-delà de la limite des eaux territoriales, alors fixée à 12 milles. Les casiers rapportent rapidement de grandes quantités de petites langoustes brunes.
Les équipages constatent cependant que cette espèce se conserve mal dans les viviers. Certains bateaux perdent jusqu’à la moitié de leur cargaison. La longueur du voyage de retour, près de 13 000 kilomètres, rend le transport des langoustes vivantes particulièrement difficile.
Dans le même temps, les pêcheurs français doivent faire face à une forte hostilité des professionnels brésiliens, relayée à terre par une violente campagne de presse.
Au mois de mai les quatre langoustiers quittent les eaux brésiliennes. Ils poursuivent leur campagne sur le Banc d’Arguin afin de tenter de rentabiliser leur long voyage.
Cette première expérience montre que la langouste brune du Brésil, plus petite que la langouste rose de Mauritanie, peut être exploitée. Son transport en vivier reste toutefois peu rentable en raison de la forte mortalité. Cette pêche paraît donc mieux adaptée aux langoustiers équipés pour congeler les captures.
1962 : de nouvelles campagnes malgré les risques
En décembre 1961 le Cassiopée, de Douarnenez, peine à remplir son vivier sur le Banc d’Arguin. Malgré les difficultés de la première expédition, son patron décide de traverser l’Atlantique pour tenter sa chance au Brésil.
Au début du mois de janvier 1962 le bateau est arraisonné à deux reprises par l’Ipiranga, une corvette de la Marine brésilienne. Selon les pêcheurs français, ces interventions ont lieu en dehors des eaux territoriales alors reconnues par le Brésil.
À la même époque, le Folgor fait également route vers le Brésil. Parti de Camaret le 12 décembre 1961, il a été averti des difficultés rencontrées par le navire douarneniste. Il choisit donc de travailler très au large, à environ 150 milles des côtes.
En trois semaines, le Folgor réalise une campagne rapide et fructueuse. À la fin du mois de février il quitte les eaux brésiliennes avec 10 tonnes de queues de langoustes brunes congelées.
Le bateau poursuit ensuite sa campagne sur le Banc d’Arguin. Il rentre à Camaret le 28 avril 1962 avec ses langoustes brésiliennes et 18 tonnes de langoustes roses vivantes pêchées en Mauritanie.
Le Françoise-Christine, parti de Camaret le 7 février, effectue lui aussi une première campagne au Brésil sans être inquiété. Il revient en France le 1er juin avec 27 tonnes de langoustes brunes congelées.
Ces résultats confirment que cette pêche peut être rentable pour les bateaux disposant d’importantes installations frigorifiques.
Les arraisonnements se multiplient
Quelques semaines plus tard, le gouvernement brésilien interdit aux langoustiers étrangers d’exploiter les ressources de son plateau continental. Les bateaux de Camaret et de Douarnenez présents sur les lieux sont désormais surveillés et poursuivis par la Marine brésilienne.
Le 14 juin puis le 10 juillet 1962, les langoustiers douarnenistes Plomarc’h et Lonk-Aël sont arraisonnés et fortement incités à quitter la zone.
Le 6 août le Françoise-Christine et le Folgor, revenus pour une nouvelle campagne, sont à leur tour interceptés par l’Ipiranga. Ils travaillent alors à 24 milles des côtes du Ceará, sur des fonds d’environ 25 brasses.
Les deux navires sont conduits au port de Fortaleza.
Dans son édition du 10 août 1962, Le Marin annonce l’arraisonnement des deux bateaux camarétois et souligne qu’il s’agit des cinquième et sixième langoustiers français interceptés au cours des mois précédents.
Les conditions d’exploitation deviennent très difficiles. Selon leur interprétation du droit maritime international, les pêcheurs bretons estiment pourtant travailler en dehors des eaux territoriales brésiliennes.
La langouste est abondante, mais les arraisonnements, les déplacements imposés et le temps perdu rendent les campagnes de plus en plus incertaines.
Mécontents de ne pas être protégés par la Marine française, plusieurs équipages renoncent à poursuivre leur pêche au Brésil. Ils traversent de nouveau l’Atlantique pour rejoindre le Banc d’Arguin et tenter de sauver leur campagne.

Les pêcheurs demandent la protection de la France
Soutenus par plusieurs élus locaux, les marins et les armateurs demandent au gouvernement français d’intervenir auprès des autorités brésiliennes.
Le 5 décembre 1962 une délégation de Camaret et de Douarnenez est reçue à Paris par Jean Morin, secrétaire général de la Marine marchande.
Les représentants des pêcheurs réclament la présence d’un bâtiment militaire français sur les lieux afin de protéger les langoustiers contre de nouveaux arraisonnements.
Des négociations sont déjà engagées entre la France et le Brésil, mais elles n’aboutissent pas. Malgré cette incertitude, les armateurs de Camaret et de Douarnenez préparent une nouvelle campagne pour 1963.

1963 : le conflit atteint son point culminant
Le 12 janvier 1963 le gouvernement français envoie une mission diplomatique au Brésil. Aucun accord ne peut être conclu.
Pour les autorités brésiliennes, les ressources naturelles du plateau continental, qu’elles étendent jusqu’à 200 milles, appartiennent au Brésil. La langouste vivant et se déplaçant sur les fonds marins, elles considèrent qu’elle fait partie de ces ressources.
Les pêcheurs français estiment au contraire qu’ils travaillent en dehors des eaux territoriales, limitées à 12 milles, et qu’ils sont donc dans leur droit.
Sans attendre le résultat des discussions, plusieurs langoustiers bretons ont déjà commencé leur campagne au-delà de cette limite.
Trois langoustiers conduits à Natal
Le 30 janvier 1963 un patrouilleur brésilien intercepte trois bateaux : le Françoise-Christine, arraisonné pour la deuxième fois, ainsi que les langoustiers douarnenistes Gotte et Banc-d’Arguin.
Les autorités brésiliennes leur ordonnent de s’éloigner à 200 milles des côtes. Persuadés d’être dans leur droit, les patrons refusent.
Les trois langoustiers sont alors conduits au port militaire de Natal.
L’ambassadeur de France négocie leur libération et demande qu’ils puissent reprendre temporairement la pêche pendant les pourparlers. Les bateaux sont libérés le 9 février.
Sous la pression de l’opinion publique brésilienne, les autorités changent toutefois de position. Le 18 février elles donnent aux langoustiers français un délai de 48 heures pour quitter les eaux du plateau continental.
La Marine française intervient
La flotte française basée à Dakar envoie l’escorteur d’escadre Tartu pour assister les langoustiers. Il est remplacé quelques jours plus tard par l’aviso Paul Goffeny.
Le bâtiment français se positionne à une centaine de milles des côtes brésiliennes. Il regroupe autour de lui les six langoustiers finistériens présents dans la zone :
- le Folgor ;
- le Françoise-Christine ;
- le Lonk-Aël, de Douarnenez ;
- le Toulinguet ;
- le Banc-d’Arguin, de Douarnenez ;
- le Gotte, de Douarnenez.
L’attente d’une décision diplomatique dure plusieurs jours. Pendant ce temps, la Marine brésilienne effectue des manœuvres d’intimidation et ses avions survolent les langoustiers à basse altitude.
La tension est forte, mais aucun affrontement armé n’a lieu.
Les équipages espèrent encore pouvoir reprendre leur campagne. Pour passer le temps, ils échangent avec les marins de l’escorteur français. Certains assistent même à une séance de cinéma à bord du Tartu.
Le 8 mars 1963 les six langoustiers reçoivent des autorités françaises l’ordre de quitter la zone. Le Paul Goffeny regagne à son tour sa base le 10 mars.
Cette décision met fin aux espoirs des armateurs finistériens de développer durablement la pêche à la langouste sur les côtes brésiliennes.
Une courte vidéo tournée en février 1963 par Paul Marrec, à bord du Folgor, montre la tension qui régnait alors sur les lieux. La qualité des images est limitée, mais le document présente un réel intérêt historique.
La fin d’un espoir
Entre 1961 et 1963, les pêcheurs de Camaret et de Douarnenez démontrent que les fonds brésiliens recèlent d’importantes quantités de langoustes brunes. Ils montrent également que cette espèce peut être exploitée de manière rentable par des langoustiers congélateurs.
Le désaccord sur le statut juridique de la langouste et sur les droits du Brésil sur son plateau continental rend cependant toute exploitation régulière impossible.
Après des premiers voyages prometteurs, les arraisonnements, les pertes de temps et l’absence d’accord diplomatique mettent fin à cette nouvelle voie de pêche.
Quelques années plus tard, plusieurs langoustiers bretons reviendront au Brésil dans des conditions différentes.