Les bateaux de Camaret

1880-1914 : les caboteurs à vivier de Camaret et les langoustes d’Espagne

De la pêche locale au marché parisien

Mareyeur
Dans les années 50 l’emballage des langoustes sur un vivier du mareyeur « Arsène Le Dé » (pour voyager en train).

À la fin du XIXe siècle, Camaret est encore avant tout un port sardinier. La pêche de la langouste et du homard y est pratiquée depuis longtemps, mais elle reste secondaire.

Ces crustacés présentent une difficulté majeure : ils doivent parvenir vivants jusqu’au consommateur. Tant que les moyens de transport restent lents, les débouchés sont donc essentiellement locaux.

L’arrivée du chemin de fer à Brest en 1865 change progressivement la situation. Les mareyeurs apprennent à expédier les langoustes dans des caisses en bois, protégées par de la paille ou des copeaux. Elles peuvent désormais atteindre rapidement les grandes villes et notamment Paris, où la demande augmente.

Cette ouverture du marché favorise la pêche locale, mais fait également naître une nouvelle activité : l’importation de langoustes depuis les côtes espagnoles.

Les marins pratiquant le cabotage connaissent bien la Galice et les Asturies. Ils savent que la langouste rouge y est abondante et qu’elle peut être achetée à bas prix.

Environ 300 milles séparent la Bretagne du cap Finisterre. Avec une météo favorable, les voiliers de travail peuvent effectuer la traversée en trois ou quatre jours.

1879 : un premier voyage vers la Galice

En septembre 1879 le Deux Cousins, un navire de 76 tonneaux armé à Fécamp par le négociant François Levec, se rend à Vivero, en Galice.

Commandé par Jean-Louis Stéphan et armé avec un équipage ouessantin, il achète sur place 600 langoustes rouges qui sont ensuite revendues à Brest.

L’opération paraît suffisamment intéressante pour être rapidement imitée.

Les principaux ports fréquenté par le bateaux finistériens (Pour plus d’informations cliquez sur les épingles).

1880 : une flottille met le cap sur l’Espagne

Dès le printemps 1880 plusieurs bateaux à vivier venant de Brest, de Paimpol et d’autres ports bretons prennent à leur tour la direction de la Galice.

L’Hirondelle, armée à Brest par la veuve Créac’h, rejoint Vivero. Le Surveillant fréquente Ribadeo et Tapia. Le Providence, également armé par François Levec et commandé par Jean-Louis Stéphan, arrive à Vivero en mai.

Il est bientôt suivi par l’Aristide Marianne, le Saint-Jean-Baptiste, le Saint-Joseph et le Don de Dieu.

En quelques mois, ce commerce encore expérimental devient une activité régulière.

Les premiers bateaux camarétois

Le premier bateau de Camaret engagé dans ce trafic semble avoir été le Martin-Pêcheur.

Ce sloop, construit à Jersey, appartient à trois associés : Jean-Laurent Bossennec, Pierre-Marie Sévellec et Roland Dagorn.

Commandé par Bossennec, il arrive à Vivero le 14 juin 1880 et repart dès le lendemain avec un chargement de langoustes. Deux autres rotations sont effectuées avec succès.

Au cours du quatrième voyage, le 4 novembre 1880, le bateau s’échoue près de San Ciprián. Il est perdu, mais l’accident ne fait aucune victime.

Marin-pêcheur
Feuille de rôle du « Martin-Pêcheur  » en 1880. Armé et commandé au cabotage par Bossennec Jean Laurent- Appartenant à Mrs Bossennec, Sevellec et Dagorn.

Le Martin-Pêcheur fut probablement l’un des premiers bateaux à vivier de Camaret.

Un autre armateur camarétois se lance presque simultanément dans cette activité.

En avril 1880 Jean-Denis Provost achète La Louise, un ancien lougre de Fécamp. Il le fait transformer au chantier Le Hir de Camaret : un vivier est installé et son gréement de lougre est remplacé par celui d’un sloop.

Lors d’un retour d’Espagne en novembre 1880, La Louise est prise dans un fort coup de vent et doit se réfugier à Lorient.

Les pluies abondantes rendent l’eau du port trop douce et toute la cargaison périt. La langouste supporte en effet très mal les eaux douces ou saumâtres des estuaires.

Jean-Denis Provost ne renonce pas. Il repart aussitôt pour Vivero, charge de nouvelles langoustes et les ramène cette fois à Camaret.

Lors du voyage suivant, La Louise rapatrie également l’équipage naufragé du Martin-Pêcheur.

En 1881, Camaret développe son activité

La campagne suivante voit arriver de nouveaux caboteurs à vivier.

Pierre Sévellec et Bernard Guéguinou arment le Don de Dieu, un ancien lougre harenguier construit à Boulogne. En 1881 il accomplit six voyages vers l’Espagne, puis un septième jusqu’à Peniche, au Portugal.

Jean-Denis Provost achète également la Séréna, une goélette de 70 tonneaux. Comme La Louise, elle transporte des langoustes depuis l’Espagne vers Camaret ou Brest.

Le Saint-Jean-Baptiste diversifie ses escales. Il fréquente plusieurs ports de Galice, mais descend également jusqu’à Peniche. Selon les voyages, il transporte des langoustes ou des sardines.

Cette activité prend rapidement de l’ampleur et commence à inquiéter les populations espagnoles.

L’Espagne cherche à protéger la ressource

Dès 1879 la presse espagnole dénonce la présence des bateaux-viviers français. Les critiques s’amplifient en 1880 et 1881 lorsque plusieurs navires viennent embarquer des dizaines de milliers de crustacés.

Le trafic se concentre principalement entre Vivero, San Ciprián et Tapia. Des viviers flottants sont installés dans les ports pour conserver les langoustes en attendant l’arrivée des caboteurs bretons.

En juin 1881 la presse locale publie des chiffres qui montrent l’importance prise par cette activité.

Depuis le premier voyage du Deux Cousins, plus de 117 000 langoustes auraient été enregistrées par la douane de Vivero. Elles sont principalement destinées à Brest, Roscoff et Camaret.

Devant l’importance des prélèvements, la commission des pêches de Vivero ouvre une enquête.

Une première réglementation est adoptée en septembre 1881 : la pêche et la vente des crustacés sont interdites du 1er septembre au 1er mars.

Les caboteurs bretons doivent adapter leurs voyages. Certains transportent des sardines pendant la période de fermeture, tandis que d’autres descendent jusqu’à Peniche pour continuer à acheter des langoustes.

En 1885 le gouvernement espagnol renforce encore la réglementation en interdisant la pêche à moins de six milles des côtes.

À cette distance, les fonds dépassent souvent 100 mètres et l’exploitation devient beaucoup plus difficile. Les bateaux-viviers se déplacent alors vers le sud de la Galice, puis vers le Portugal.

Image de Ribadeo, 1879 :Les caboteurs s’échouent sur une grève dans un estuaire. (José Fernández Cuevas, Public domain, via Wikimedia Commons)

L’âge d’or des caboteurs à vivier

Malgré ces restrictions, le commerce continue de se développer.

En 1882 Camaret compte six bâtiments effectuant régulièrement la traversée : le Don de Dieu, le Saint-Jean-Baptiste, Notre-Dame-du-Bon-Secours, La Louise, l’Alexandre et la Séréna.

Certains accomplissent un nombre remarquable de rotations.

En 1882, Camaret compte six bâtiments effectuant régulièrement la traversée : le Don de Dieu, le Saint-Jean-Baptiste, Notre-Dame-du-Bon-Secours, La Louise, l’Alexandre et la Séréna.

Cette navigation reste cependant dangereuse. En juillet 1883 l’Alexandre se perd à Ouessant après avoir effectué au moins neuf voyages vers Vivero.

À partir de 1885 seuls le Don de Dieu et Notre-Dame-du-Bon-Secours restent basés à Camaret, tandis que les bâtiments de Jean-Denis Provost sont rattachés à Brest.

Les deux caboteurs camarétois fréquentent désormais davantage Muros, au sud du cap Finisterre, que la région de Vivero.

Cette année-là, une vingtaine de langoustiers de Brest, Roscoff, Camaret, Quiberon et Audierne effectuent plusieurs rotations vers les côtes espagnoles et portugaises.

Une véritable course à la langouste

La concurrence entre les armateurs devient intense.

En avril 1888 le journal Le Finistère raconte le retour presque simultané de quatre navires venant d’Espagne avec chacun 1 500 à 2 000 langoustes ou homards.

Le journal décrit une véritable « joute » pour être le premier à débarquer sa cargaison.

Notre-Dame-du-Bon-Secours arrive le lundi, suivi le mardi par La Louise, puis par le Don de Dieu. La Séréna est encore attendue.

En quelques jours, 7 000 à 8 000 crustacés doivent ainsi être expédiés vers les marchés français.

En 1889 Jean-Denis Provost arme la Gabrielle, un sloop provenant de Nantes. Son fils Louis naviguera à son bord.

Pendant une dizaine d’années, le bateau assure la liaison entre Camaret et Viana do Castelo, au Portugal.

La Gabrielle au quai à l’Aberwrac’h

Les années 1890 : une activité toujours dangereuse

De nouveaux bateaux poursuivent ce commerce au cours des années 1890 : le Saint-Jean, le Saint-Mathieu, le Saint-Waninge et la Mouette.

Les fortunes de mer restent nombreuses.

En avril 1896 le Saint-Mathieu fait naufrage près de La Corogne, sans faire de victime.

Le naufrage de la Mouette l’année suivante est beaucoup plus dramatique.

Ce petit dundee de seulement 14 tonneaux quitte Vivero avec quatre marins, deux passagers espagnols et une cargaison de 1 500 langoustes.

Après plusieurs jours de gros temps dans le golfe de Gascogne, son capitaine Jean-Laurent Bossennec tente de se réfugier à Saint-Guénolé.

Le 27 mai 1897 alors que le bateau n’est plus qu’à quelques centaines de mètres du port, le vent, la mer et le courant le jettent sur les rochers de l’îlot Steviou.

Le navire est rapidement brisé. Les quatre marins parviennent difficilement à se sauver, mais les deux passagers espagnols sont emportés par une lame.

Le rapport officiel du naufrage donne le récit détaillé de cette tragédie.

Les derniers caboteurs de Camaret

Au début du XXe siècle, quelques nouveaux bâtiments prennent la relève.

L’Intrépide, acheté en 1900 par le mareyeur Joseph Morvan, est un ancien lougre de Fécamp transformé pour recevoir un vivier.

En juin 1901 il fait naufrage dans le secteur de Molène. Le bateau et sa cargaison sont ramenés à Camaret par les sauveteurs, mais les dommages sont trop importants pour qu’il puisse reprendre la mer.

La Marie, achetée par Jules Sévellec, effectue régulièrement la liaison avec La Corogne. En 1903 elle ramène 3 000 langoustes de Cedeira après un voyage de quinze jours. La traversée du retour ne demande que quarante heures.

Elle fréquente ensuite les ports portugais.

L’Ogre, armé par le mareyeur Alfred Sévellec, transporte lui aussi des crustacés depuis la Galice et le Portugal.

Ces bâtiments ne sont pas encore des bateaux de pêche lointaine. Ce sont avant tout des caboteurs à vivier : ils achètent les langoustes capturées par les pêcheurs espagnols ou portugais et les transportent vivantes jusqu’en Bretagne.

Leur commandement est confié à des maîtres au cabotage, dont la qualification est différente de celle des patrons pêcheurs.

Le Philanthrope, construit à Camaret

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Le Philanthrope construit en 1901 par Joseph Keraudren

En 1901 le chantier Joseph Keraudren construit le Philanthrope pour Joseph Morvan.

Il s’agit du premier caboteur à vivier construit à Camaret.

En 1906 le bateau effectue à lui seul douze voyages vers l’Espagne.

L’Émélie, l’Ogre et le Philanthrope seront les derniers caboteurs à vivier inscrits à Camaret pour ce commerce. Ils continueront à approvisionner les viviers du port jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Du commerce à la pêche lointaine

Pendant ce temps, les pêcheurs camarétois disposent de bateaux de plus en plus robustes.

Après Rochebonne à partir de 1898, puis les côtes anglaises en 1902, ils étendent progressivement leurs campagnes vers le sud.

Une première tentative est menée en 1905 par Pierre Douguet et deux autres bateaux.

Elle se solde par un échec. En Espagne, la pêche est interdite à moins de six milles des côtes. Au Portugal, malgré une limite fixée à trois milles, les équipages bretons sont repoussés par les pêcheurs locaux.

Vers 1911-1912 des bateaux plus puissants et de plus fort tonnage commencent néanmoins à exploiter les côtes d’Espagne et surtout celles du Portugal.

Une nouvelle période s’ouvre alors : celle des véritables campagnes de pêche camarétoises dans la péninsule Ibérique.